Interview d’Hubert Michel (musique acousmatique)

Hubert MichelHubert Michel, le compositeur français de musique acousmatique, a gentiment accepté de répondre à mes questions et de parler de son parcours et de son actualité. Où l’on apprend tout un tas de choses sur  l’électro-acoustique, les arts vivants, et bien d’autres choses encore !


En attendant Jarre : Hubert, tu vas présenter deux de tes œuvres au festival Synthetic de Rouen, le dimanche 19 avril 2009.
Peux-tu nous dire de quoi il s’agit ?


Hubert Michel : Il s’agit de deux musiques acousmatiques. Pour ce genre musical, il n’y a pas grand chose à voir (ce n’est pas très pertinent de voir quelqu’un bouger des boutons), mais tout à imaginer. Je propose à l’auditeur un voyage dans son imaginaire, c’est à lui de se faire le film dont je propose la bande son. Pour accompagner ce voyage intérieur, je multiplie les sources sonores. Le public est entouré d’enceintes. Ma musique est spatialisée. C’est pourquoi j’appelle cela un concert de Hauts parleurs. Le terme officiel pour un ensemble de hauts parleurs destinés à la mise en espace du son est « acousmonium« . C’est en quelque sorte l’instrument pour jouer les musiques acousmatiques.

Affiche du festival SyntheticPour parler des deux œuvres que je vais jouer :

  • « Exocosme » est une pièce octophonique. C’est à dire qu’elle à été composé en studio directement avec 8 haut-parleurs. La mise en espace est déjà fixée. Cette pièce propose un voyage au delà du cosmos. La question qui a guidé la composition est : « Qu’est ce qu’il a au-delà de la frontière cosmique ». Mon idée rejoint un peu celle d’Arthur C. Clarke avec son monolithe, j’imagine la pensée pure. Concrètement, pour composer cette pièce j’ai voulu utiliser les sources traditionnelles utilisées dans les films de science fiction : les sons synthétiques. J’ai donc passé pas mal de temps à faire des sons avec un Systeme 100 de Roland, et un Polyevolver. Ensuite en studio, j’ai décortiqué, trituré, assemblé les matières pour aboutir à « Exocosme ». C’est la première pièce d’un cycle « Anticipation« . Elle m’a été commandée par Césaré, le centre national de création musicale (Reims), pour les besoins d’un concert pour les étoiles.
  • La deuxième est « Quintessence« . C’est une pièce stéréophonique, en 5 mouvements. L’idée est née après avoir lu un article expliquant la théorie de Heim, un savant maudit du début du XX°. Une des applications de cette théorie, est le voyage au delà de la vitesse de la lumière. L’intérêt avec cette théorie, c’est qu’elle n’est pas validée par les autorités scientifiques. Elle est donc toujours dans le domaine de l’imaginaire. Elle consolide les mythes du futur. Cette théorie fait en partie appel à la matière du vide, autrement appelée l’énergie grise ou sombre. Mais elle s’appelle surtout la Quintessence. C’est ce terme qui m’a fait tilt. Quintessence est donc une musique en 5 parties, chacune d’environ 5 minutes. Concrètement, comme avec Exocosme j’utilise des sources exclusivement synthétiques. Plus précisément, j’ai élaboré des matières sonores sur 5 synthétiseurs différents (System 100, JP8080, Kobol, polyevolver, Synhi A). Chaque mouvement n’utilise que les sons d’un synthé à la fois. En fait, j’extrais la quintessence des matières que j’ai générées, pour proposer une vision sonore d’un monde auquel on a accès, grâce au voyage supraluminique.

E.A.J. : Quand tu tournais le bouton de ta radio dans ta jeunesse, faisais-tu déjà de la musique acousmatique au sens où elle est définie dans le dictionnaire ?

H.M. : Ça serait prétentieux de ma part. Mais la certitude est que la radio est le médium acousmatique par excellence. Grâce à ce médium, tout le monde est en situation d’écoute acousmatique quotidiennement. Le fait de n’avoir rien à voir est propice à l’imagination. Je suis souvent surpris de voir le visage d’une voix entendue qu’à la radio. Le bouton sélecteur de fréquence d’une radio est intéressant également, car il permet d’expérimenter le son très facilement. Je suis étonné qu’un prototype de synthétiseur, qui envisage la possibilité d’échantillonner la radio, ne sorte que maintenant. La radio est utilisé comme instrument dans certaine partition de John Cage. D’autre expérimentateur sonore utilise les ondes radiofréquences pour générer des musiques qui pour le coup ne peuvent qu’être acousmatique. Je pense notamment au Filtre de Réalité du Bidouilleur Jacques Brodier.

E.A.J. : Quels sont les musiciens de musique concrète d’électro-acoustique qui t’ont donné envie d’en faire à ton tour ?

Console de commande du cybernéphone de l'IMEBH.M. : Il n’y a pas de personnalité qui m’ai donné envie de faire cette musique. C’est plutôt un concours de circonstances qui m’ont donné envie d’essayer. Je n’aurais pas pu faire une musique avec les notes. C’est pas les notes qui me gène en soi, ce n’est qu’un code graphique. Mais les notes implique d’être dans un certain schéma de pensée : les rapports, le tempo, les hauteurs définies, enfin ce que l’on nous apprend à l’école de musique. Or avec les machines, l’écoute de la techno, les expériences en free party, j’ai découvert que l’on pouvait s’affranchir des notes, que l’on pouvait travailler directement le son. Au début, je produisais une musique technoïsante. Puis un jour, j’ai lue une brochure expliquant l’enseignement de la musique électroacoustique (en un seul mot, sinon ça désigne plutôt la technologie). Il y était expliqué que c’est une musique composée directement avec les sons, et que l’on utilise surtout les machines. J’ai donc suivis les cours de Roland Cahen durant deux années. Durant ces deux années, j’ai découverts les travaux de Pierre Schaeffer, écouté Pierre Henry (franchement pas facile), fait l’expérience acoustique de Bayle. Entendu des presque rien de Ferrari. Oui, j’étais dans mon élément. Technique et artistique réunis.Après, j’ai suivi les cours avec Chritine Groult à Pantin. Etant à Paris, j’allais régulièrement écouter les concerts à radio France que le GRM programmait. J’ai également découvert par un stage réalisé par Jonathan Prager, en quoi consiste la diffusion de cette musique. Offrir l’état de contemplation au public avec une écoute pure, c’est le pied.
Ensuite les mois que j’ai passé à Bouges au sein de l’IMEB, ont été très enrichissants. J’ai écouté beaucoup de musique électroacoustique. C’est la bas que j’ai découvert la musique électronique de Christian Clozier, codirecteur de l’IMEB. L’IMEB est un endroit fou, Les 3 studios possèdent des machines inimaginables, dans un des studios, on se croit dans Phantom of Paradise. J’ai également eu l’occasion d’avoir sous la main le Cybernéphone, un orchestre de haut parleurs imaginé notament par Christian Clozier en 1972 (dont l’idée est reprise-décliné un ans plus tard en 1973 par Bayle sous le nom d’acousmonium). Avec ce genre d’instrument, on réve de faire des musique qui font voyager. C’est également à Bourges que j’ai terminé mon cycle d’apprentissage au conservatoire avec Roger Cochini.


E.A.J. : As-tu toujours voulu être compositeur ? Un métier technique plutôt qu’artistique ne te tente-t-il pas ?


H.M. : Non, j’ai fait trois années d’école d’ingénieur, que j’ai échouées. Je pense que je n’étais pas fait pour avoir la responsabilité de calculer comment faire pour que les usines aient plus de rendement et puissent générer plus de profits. Puis en parallèle de la première année de conservatoire, j’ai obtenu un DUT de mesure physique. Oui, à l’origine, je m’orientais plutôt vers un métier technique. Pour mon stage de DUT, j’avais conçu un programme d’acquisition de mesures vibratoires, avec labview pour Alstom.
Mais au final, faire de la musique électroacoustique, c’est être à la fois technicien du son et créateur. D’ailleurs le premier diplôme d’électroacoustique en conservatoire s’appelle technique du son. Un des points très intéressant dans cette musique, c’est son ouverture. Vous pouvez être autodidacte, Docteur en musicologie et parfaitement vous entendre, et vous respectez mutuellement. Par ailleurs, lorsque l’on est plutôt Shaefferien, on adopte l’attitude et la démarche concrète. Cette démarche vous donne les clés pour créer, aller de l’avant. S’affranchir des carcans, suivre son propre chemin. S’écouter pour mieux écouter et pourvoir restituer votre personnalité à travers les sons. On a plus l’habitude avec la peinture contemporaine, moins avec la musique. Mais tout cela change.


E.A.J. : En quoi consiste l’activité du collectif KM Pantin au sein du CRD studio électroacoustique auquel tu participes depuis 2007 ?


H.M. : Cette année, je vais être moins impliqué au sein de l’association. Mais l’année dernière, j’ai donné un coup de main technique lors du stage de magnétophone analogique. Le stage consistait à redécouvrir les techniques de composition avec l’outil (l’instrument) magnétophone. Sinon KM Pantin organise régulièrement des concerts, des manifestations. Le but de cette association est de promouvoir les musiques électroacoustiques.


E.A.J. : Est-ce que travailler à l’étranger t’intéresses ? Les diplômes que tu as le permettent-t-il facilement ?


H.M. : Je ne pense pas que ce soit une question de diplôme. Mais plutôt de rencontre. Pour un compositeur travailler à l’étranger consiste essentiellement faire des concerts. Et donc oui, travailler à l’étranger m’intéresse. Je n’ai pas encore eu l’occasion. Si un programmateur étranger lit ces lignes, qu’il n’hésite pas à me contacter. Après une autre approche de travail serait de faire de la prise de son à l’étranger. Faire de la prise de son de reportage, pour des documentaires, par exemple.

E.A.J. : Comment est-ce que tu as rencontrés les membres de la troupe de théâtre Étant donné ?

En aparté, compagnie Etant donnéH.M. : C’est une histoire de rencontre. Un jour dans le train en rentrant de Paris, coup de téléphone d’un certain Jérôme Ferron, chorégraphe. Une connaissance commune lui avait parlé de moi, de mon travail sur le son, et il a eu envie de me rencontrer pour me proposer de travailler sur un projet chorégraphique. Il n’était pas très défini au début, d’ailleurs le projet a été partagé en deux au final. Et c’est comme ca que je me suis retrouvé à faire des remix du Sacre du printemps du Boléro de Ravel et du Lac des cygnes pour le spectacle Show Case. Un vrai bonheur d’avoir l’occasion de triturer, recomposer la matière de ces œuvres.
Et puis après d’autre projets avec la Compagnie se sont montés, En aparté, spectacle pour jeune public, qui explore la maison, c’est presque de la musique domotique pour le coup.


E.A.J. : Et en ce moment ?

H.M. : Actuellement, on est sur le projet IMAGO Opus 2, il est présenté les 27-28-29 Avril 2009 à l’Etoile du nord à paris 18°. Dans le hall du théâtre, il y aura une installation audio-vidéo qui proposera un rendu du travail réalisé pour l’Opus 1. Avec Opus 1 la compagnie propose un spectacle pour les grands espaces (Abbatiale, parking, forêt, hall, marché…). On a réalisé la première dans l’abbatiale St Ouen à Rouen pour les journées du patrimoine de septembre 2008. Au niveau sonore, il y avait deux challenges, l’espace et la durée (30mn). Pour résoudre l’espace, j’ai composé une bande son octophonique. Cela permet d’avoir des sons différents en 8 points différents de l’espace. Pour la durée, j’ai fonctionné par module. j’ai d’abords proposé une ébauche à la Cie, cette ébauche est une composition en soit qui s’appelle « Contemplation« . A partir de cette ébauche, on a discuté de ce qui était bien et moins bien pour le spectacle. J’ai donc traité des modules sonores sur 3 à 5 minutes, puis ensuite je les assemblés pour obtenir la bande son de 30 minutes. L’avantage de travailler comme cela, c’est que si un module ne convient pas, il est plus facile à modifier. Ce spectacle, dont je suis assez fier qu’il existe, sera joué à Noisy-le-Grand sous le marché en face de la mairie le 16 mai 2009. À ne pas manquer : neuf belles danseuses, des superbes costumes. Simple mais beau, le public peut se déplacer autour de l’espace dansé. Il ne vous reste plus qu’à y aller pour apprécier la musique.

E.A.J. : As-tu une approche particulière quand il te faut faire de la musique pour le jeune public (En Aparté, L’alchimiste et le musicien, 2006) ?


H.M. : Non, c’est plutôt si j’avais à faire une musique pour adulte que j’aurais une approche particulière. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il faut avoir une certaine dose de naïveté pour écouter les musiques de sons. Il faut savoir s’arrêter, écouter, contempler. Des adultes trop pressés, ou trop conditionnés par ce que doit être la musique ne peuvent plus faire.


E.A.J. : Qu’est-ce que c’est qu’une « miniature sonore » ?


H.M. : C’est une pièce acousmatique d’une durée relativement courte: 1 à 3mn. La durée oblige à n’exprimer qu’une idée. Dans une miniature, il n’y a pas ou difficilement des trajectoires, des parcours. La miniature pour moi correspond à une seule idée. C’est plus une sorte d’exercice. Je ne vais travailler qu’une matière sonore. C’est d’ailleurs pourquoi je leurs donne le nom de l’objet que j’ai utilisé : siège métallique, vélo…


E.A.J. : On dit que la musique acousmatique est du cinéma pour l’oreille. As-tu envie de renouveler des expériences avec des réalisateurs, comme celle avec Jérôme Thomas (Qui est absent, 2008) ?


H.M. : Oui totalement, d’ailleurs avec Jérôme, on a retravaillé ensemble pour un second court métrage: Histoire d’eau. Il a été présenté à l’Opéra-Ballet de Nancy au mois de février. C’est un travail super intéressant. Surtout si l’on vous amène le film silencieux. Il y a tout à faire. Et comme je suis incapable d’aller piocher dans les banques de sons toute faite, j’enregistre tout les sons dont j’ai besoins (les pas, l’eau, les feuilles, l’ambiance…) C’est un travail assez intense. Même mon chat est présent dans le film. Je pense que je met autant de temps à enregistrer que si j’épluchait les banques de sons. J’ai essayé parfois, mais ça ne collait jamais, il y avait toujours un détail qui ne convenait pas.Le prochain court métrage que je sonorise est « le dernier Humain » de Ludovic Villain. Là, je vais designer le son de l’entité qui parle avec le dernier humain.
En fait, je serais ravi d’avoir d’autre expérience pour le cinéma. Surtout les films de science fiction. Ou alors un film d’auteur, art et essai.


E.A.J. :  Est-ce que tu écoutes de la musique en dehors de ton travail ? Si oui, laquelle ?


H.M. : Oui, j’aime beaucoup les Chemical Brothers. J’ai découvert la musique antillaise : les léopards, Dédé St prix et Pakatak, Coupé cloué… Après, j’écoute au grès des découvertes. Mais j’aime dire que je n’écoute pas de musique. J’envie d’ailleurs pas mal les plasticiens, les danseurs enfin tout les non musiciens qui peuvent eux travailler en musique. Pas moi. Mais il est aussi vrai que j’aime ne pas mettre de musique. Peut être pour reposer mes oreilles, ou alors écouter la voix du monde.

E.A.J. : Peux-tu nous conseiller un livre, un disque, une émission ou un site internet pour en savoir plus sur la musique acousmatique ?


H.M. : Pour en savoir plus sur la musique acousmatique, je conseille tout simplement de commencer par l’article Wikipédia, et après de liens en liens c’est la tour de connaissance qui grandit devant vous. Et donc, je vais répondre à coté de la question :

  • un livre : Rock machine de Norman Spinrad
  • un disque : Quasar de Christian Clozier
  • une émission : Phonogène est une émission que je réalise sur Radio HDR à Rouen, émission sur les musiques électroacoustiques tout les lundis soirs de 23h00 à minuit écoutable toute la semaine sur le site de la radio rubrique les redif. (Myspace de Phonogène).
  • un site internet : http://www.aplatventre.com/



E.A.J. : Quels sont tes projets pour l’avenir ?

H.M. : Actuellement je termine Quintessence. Il y aura d’autres musiques electrofictions qui alimenteront le cycle « anticipation ». J’aimerai pourvoir découvrir d’autre synthés dans d’autres studios. J’expérimenterai bien le Serge à la muse en circuit, ou l’analogique qui est au GRM, par exemple. Il y a la composition en cours, de la musique d’Imago Opus 2. Il a la composition pour une installation sonore « Une minute de Bonheur« .
Sinon, pour voir plus loin, j’ai envie de m’impliquer dans la diffusion de ce genre musicale dans le région Rouennaise. Idéalement j’aimerai pourvoir continuer à donner des cours comme je le faisais à Reims. L’enseignement est très enrichissant. Et j’adore transmettre ce que je connais.
Au-delà, j’ai des projets en gestations : la collaboration avec un photographe, un autre projet que j’ai envie de réaliser et le travail avec un vidéaste pour réaliser un spectacle audio-visuel Live. La thématique traitée sera l’industrie. La musique et les vidéos seront joués en direct.
Bien sûr, j’ai des rêves, je m’imagine faire une bande son pour un monument. Par exemple réaliser une musique mettant en valeur le Palais de justice à Rouen. Il y a déjà un spectacle pour la cathédrale de Rouen. Ça serait pas mal qu’il y ait d’autre propositions pour les touristes à Rouen.
Après, les projets se forment au grè des rencontres et des opportunités.
 

E.A.J. : Merci Hubert de nous avoir accordée cette interview !  

H.M. : Ce fut un plaisir.
(Interview effectuée le 16 aril 2009)

> Voir aussi :

 


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