Les grands claviers : la touche lumineuse de Jarre pour ses concerts

::Article rédigé par Jérôme:: Depuis les concerts en Chine en 1981, Jean-Michel Jarre a développé le concept de ce que l’on pourrait appeler des « postes de commande » : à la fois grand clavier, pupitre de chef d’orchestre et tableau de bord pour déclencher différents effets visuels ou sonores. Cette idée dépasse à l’époque le simple carré de claviers empilés tels qu’à la Concorde et dont la disposition était purement pratique, non visuelle.
L’idée géniale de Jarre, et sans aucun doute la clé du succès de ses concerts, est de donner un coté visuel à sa musique non chantée. Ce petit côté théâtral de la scène, avec la harpe laser, et plus tard les danseurs ou les marionnettes, vient ainsi compléter son dispositif d’effets visuels (lumières, projections, feux d’artifice).
Pour l’aspect de ses postes de commandes, Jarre puise son inspiration de films retro-futuristes (Blade runner, Brazil, Métropolis…), où règne une ambiance high-tech usée, comme mal entretenue. Le concept évoluera pendant une quinzaine d’années, du plus grandiloquent (concerts en Chine et Docklands) au plus dépouillé (La Défense et concerts suivants).

L’élément central de ce dispositif est le grand clavier. Il prendra plusieurs formes : simple clavier « customisé » pour les concerts en Chine, il deviendra ensuite de véritables prototypes intégrant des innovations comme la forme circulaire et les effets lumineux grâce à la collaboration avec la société Lag.

Que l’on considère ces fameux grands claviers comme spectaculaires ou du plus grand « kitch », il font sans aucun doute partie intégrante de l’univers de Jarre dans l’imaginaire collectif. Nous proposons donc une petite histoire de ces instruments particuliers utilisés par le compositeur de 1981 à 1995.

 

 


> Le « clavier-voiture » (1981)

jarreconcertchine1981.gif — Le clavier bizarre des Concerts en Chine de 1981 — clavierchine1981.gif 

Lors des concerts en Chine de 1981, on voit Jean-Michel Jarre dans un espace digne d’une cabine de vaisseau spatial avec entre autres un mur de VCS3 et d’AKS surmonté d’un éventail (on est en Chine !) de néons et un très curieux « clavier-voiture », avec pare-brise, phares, plaque d’immatriculation (qui dit « Nuits Electroniques »), rétroviseurs, et calandre à facettes disco !
Ce clavier n‘est en fait qu’un Elka X705 « customisé », on pourrait dire « tuné », qui reflète probablement le goût du musicien pour les vieilles américaines qu’il collectionne à l’époque. Il est sans doute inspiré de ses souvenirs d’instruments hybrides (le violon-trompette) vendus par le frère de Boris Vian dans le stand voisin de celui de sa mère au marché aux puces.

Remarque : bien que n’ayant pas d’appellation officielle, ce clavier est parfois nommé « Nuit(s) électronique(s) » sur internet.

 

 

 


> Le grand clavier MIDI version Houston/Lyon (1986)

contactssouslestouches.gif – Clavier de Houston et de Lyon – grandsclaviersjarrelyon.gif – Image de droite : le clavier en action à Houston – grandclavierhoustonjarr.gif 

En 1986, Jarre sort le single « 4e rendez-vous ». Dans le clip qui promeut le disque, on voie le compositeur se défouler sur un extraordinaire clavier circulaire en forme de soucoupe volante et dont les touches s’allument sous la pression des mains. En le voyant, on pense à quelque chose entre le clavier du film « Rencontre du 3ème type » et les dalles lumineuses du clip « Billie Jean » de Michael Jackson.

Jarre est tellement emballé par le concept qu’il décide de douer ce drôle de clavier, qui est alors muet, de la possibilité d’en jouer, donc de le rendre sonore, pour le prochain concert de Houston. C’est le célèbre réparateur de synthés Jean-Loup Dierstein, aussi embarqué pour le concert en tant qu’ « ingénieur de scène », qui va « midi-fier » la curieuse machine, comme il le décrit lui-même :

« Il y a eu le fameux clavier, qui était prévu au départ pour faire la vidéo et puis Jean-Michel a trouvé ça tellement chouette qu’il a décidé qu’il fallait lui donner une autre dimension que la lumière sur les touches. On a donc rajouté des contacts, et on en a fait un instrument de musique puisqu’on sortait en MIDI. En plus il m’a demandé d’animer des rampes, il y avait des faisceaux illuminés les uns après les autres quand il appuyait sur les notes. A Houston, tout était en MIDI : le clavier commandait I’Emu II, il y avait des touches assignées à certains travaux, par exemple pour chaque touche on avait assigné un feu ! ».

Ce clavier circulaire, qui est sans doute le modèle le plus connu du grand public, comporte 2,5 octaves à 32 touches blanches en plexiglas. A noter que les 12 touches noires (inertes, juste pour le look) du clip « 4e Rendez-vous » disparaissent pour le concert de Houston, puis réapparaissent pour le concert de Lyon. Par contre, les 3 tambours lumineux (disposés à gauche du clavier et dont l’allumage est déclenché par 3 touches de cette partie de celui-ci) du modèle d’origine sont gardés pour Houston mais enlevés pour Lyon pour faire place aux deux écrans d’ordinateurs dont il sera affublé.
Après le concert de Lyon, ce fameux clavier ne fera plus d’apparition. On le croit bien rangé dans la collection de drôles de machines de Jarre jusqu’à ce jour du milieu des années 2000 où il est retrouvé par hasard dans un hangar, dans un triste état, par un « récupérateur ». Celui-ci le restaure dans sa version première (avec touches noires et tambours). L’instrument est exposé au public lors du festival Synthetic en 2009. Aux dernières nouvelles, l’instrument unique doit être vendu sur Internet.

Remarque : bien que n’ayant pas d’appellation officielle, ce clavier est parfois nommé «Magic» sur internet.

 

 

 


> Le grand clavier MIDI version Docklands (1988)

instrumentslagjmj1988.gif -Les instruments Lag customisés. A droite, le set des Docklands– clavierdocklands1988.gif 

En Juin 1987, Jarre est au Salon de la musique de Paris. Il visite le stand de la société toulousaine « Lag », spécialisée dans la conception de guitares, et dont le secteur recherche et développement appelé « Innov’art » a été créé dans le milieu des années 80 pour se consacrer a l’électronique musicale. En coopération avec des chercheurs de la région, ils élaborent des capteurs MIDI photosensibles. Cela a donné le « LUM », qu’entre autres Jean-Pierre Mader a utilisé. L’objet est présenté au Salon comme attraction pour tester l’état d’esprit général à ce sujet. Jarre, séduit, l’achète immédiatement.

Deux mois avant les concerts des Docklands, le compositeur passe commande à la même société Lag de trois claviers spéciaux dont un clavier circulaire MIDI intégré à une grande structure de 6 mètres de long pour un poids de 600 kg en bois et pâte à papier, en forme de « U », montée sur roulettes, intégrant un grand nombres d’instruments et de gadgets. Le poste de commande jarrien dans toute sa splendeur !

Jarre décrit ainsi le «grand clavier» :

« Le grand clavier est une sorte de zone de travail, qui ressemble au comptoir d’une pizzeria, un arc de cercle dans lequel est intégré un grand nombre d’instruments, et qui sert également de point central à la scène. II s’y trouve des tas de choses, d’ AKS analogiques en passant par des moniteurs vidéo pour et relié à la régie, jusqu’à un grand clavier circulaire MIDI, calculé pour reprendre l’ergonomie du coude par rapport à l’ouverture des bras, avec des touches en trapèze, ce qui donne un clavier avec plus d’octaves, que l’on peut spliter facilement. »

Le grand clavier MIDI comporte 8 octaves (de 96 touches au total) qui respectent la disposition d’une octave classique de clavier. Les touches d’une trentaine de cm de long sont en « altuglass ».

A noter que ce poste de commande est aussi doté d’une octave de touches lumineuses du même type que celles utilisées pour le clavier de 1986, et d’une octave et demie de touches dites « queue de serpent ». Sont aussi intégrés : 1 Roland D-550, 1 Emulator, 1 Fairlight, 1 Dynacord ADD One, 1 EMS AKS, ainsi qu’un Roland Octapad (utilisé par Joe Hammer pendant le concert). 2 écrans monitors pour les partitions et 3 écrans vidéos pour le contrôle et la communication avec la régie viennent compléter le dispositif avec aussi une machine à écrire connectée sur Atari pour contrôler des séquences et menus. Sans oublier la pendule…

Remarque : bien que n’ayant pas d’appellation officielle, ce poste de commande est parfois nommé «Lag meuble» sur internet.

 

 

 


> Le grand clavier MIDI version La Défense (1990-1995)

clavierladefense.gif – Claviers de Hong Kong (gauche) et du Concert pour la Tolérance (droite) – claviertoureiffel1995.gif 

Après les concerts des Docklands, le grand clavier MIDI est récupéré et modifié par « Lag Innov’art » pour le concert de La Défense en une version plate, très sobre. La nouveauté est l’ajout de 24 voyants lumineux (3 par octave) au prolongement des touches et qui s’allument sous la pressions de celles-ci. Ce clavier est en quelque sorte l’hybride entre les versions Houston/Lyon (clavier lumineux) et Docklands (clavier à 8 octaves). L’histoire veut que la réfection du clavier n’a jamais été payée suite à la faillite de la société CICS productrice des concerts de Jarre.

Pour compléter la fiche technique, l’instrument dispose aussi d’un joystick pour modifier le pitch et la modulation et de quatre pads « coup de poing » pour déclencher des séquences ou des effets (comme le bruit de l’appareil photo sur « Souvenir de Chine » à La Défense).
C’est sous cette forme à la fois plus « jouable », plus sobre, plus transportable mais toujours aussi spectaculaire, que le grand clavier sera de tous les concerts de Jarre entre 1990 et 1995, avec des modifications mineures. Le « poste de commande » est alors réduit à ce seul clavier central, dans sa version la plus aboutie, mais qui disparaîtra à son tour après le concert de la Tour Eiffel et ce jusqu’à aujourd’hui.

Remarque : bien que n’ayant pas d’appellation officielle, ce clavier est aussi parfois nommé «Magic» sur internet.

 

 

 


> En guise de conclusion…

…voici ce que disait JMJ en 1990 a propos des grands claviers : 

« II faut créer une imagerie de l’électronique, que ces instruments passent d’un musicien à l’autre, vivent et évoluent comme les personnages d’une histoire. Cette attitude d’expérimentation, je l’ai également par rapport aux concerts, dont je dis qu’ils sont des brouillons, et ce n’est pas par coquetterie. La raison de mon éloignement de la routine habituelle à la scène est que dans un univers hostile et inconnu, on est obligé de faire fonctionner d’autres éléments, d’ordinaire inexploités, de se dépasser face à des situations inattendues, de ne pas se répéter. »…et voici ce qu’il répondait en 2009 à la question « Pourquoi vous n’utilisez plus votre clavier circulaire ainsi que vos instruments « hors norme » de l’époque 80-90 ? » :« Parce qu’à l’époque c’était une manière d’inventer des interfaces ludiques par rapport à des outils qui étaient de plus en plus numériques et donc abstraits. Aujourd’hui, il me semble plus en phase avec notre époque et d’une certaine manière plus moderne paradoxalement d’utiliser les claviers de légende analogiques. »

 

 

 


> Sources :  

> Sites web :

> Vidéos :

  • « Les chants magnétiques part 2 » en Chine (1981) : Youtube
  • Le clip de « 4e Rendez-vous » (1986) : Youtube
  • « Equinoxe part 5 » à Houston/Lyon (1986) : Youtube
  • « Les chants magnétiques part 2 » à La Défense (1990) : Youtube
  • « Chronologie part 2 » à Barcelone (1993) : Youtube
  • La restauration du clavier version Houston/Lyon (2008) : Dailymotion
 


4 commentaires

  1. Frank Boisgontier dit :

    Autres temps autres moeurs… l’époque des grands claviers circulaires est révolue, Jarre est retourné à l’empilage de claviers comme en 1979. Personnellement, et sans vouloir relancer ici le débat sur le « playback vs live », je préfère les concertes tel qu’il les fait maintenant, avec les petits incidents qui peuvent se arriver. Je trouve ça plus vivant, plus humain, même si c’est moins spectaculaire que les touches lumineuses. En cela, j’attends la tournée 2010 (le passage à Bercy, en ce qui me concerne) avec impatience : plein de synthés sur scène, du vrai live, la harpe laser… c’est THE concert que j’attendais de Jarre depuis longtemps (depuis la tournée Oxygène 7-13, en fait)

  2. Nicolas Kern dit :

    Donc d’après tes dires, le clavier de Houston a été transformé en un clavier avec des notes plus « utilisables » (celui de la Défense), et serait le même clavier ?
    Ca m’étonnerait, vu que le clavier de Houston existe encore, comme tu le dis, par contre, quid du clavier de la Défense ?

    Ton paragraphe sur 1990-1995 est flou car il parle de 2 claviers différents en fait.

    ..::Webmaster::.. Jérôme me charge de te dire qu’il répondra à toutes les questions ou critiques en les regroupant.

  3. Frank Boisgontier dit :

    Le « Lag meuble » devait aussi avoir pour mission (peut être pas prévue initialement) de protéger tous ces précieux instruments de la pluie londonienne..

  4. Jérôme dit :

    Je retombre sur cet article écrit il y a bientôt 5 ans et pour lequel je m’aperçois que je n’ai pas répondu à M. Kern.

    Kern : « d’après tes dires, le clavier de Houston a été transformé en un clavier avec des notes plus « utilisables » (celui de la Défense), et serait le même clavier ? »
    Non, il est écrit : « Après les concerts des Docklands, le grand clavier MIDI [donc celui intégré dans le "meuble" des Docklands, pas celui de Houston] est récupéré et modifié par « Lag Innov’art » pour le concert de La Défense »…

    Kern : « Ton paragraphe sur 1990-1995 est flou car il parle de 2 claviers différents en fait. »
    Quels 2 claviers ? A part le design du pied, c’est bien le même clavier qui a été utilisé de 1990 à 1995.

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